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LE PROJET, DIOMAYE-PRESIDENT : L’analyse magistrale de Dr Moussa Sarr


Rédigé le Dimanche 1 Mars 2026 à 15:46 | Lu 53 commentaire(s)


Dans une «lettre à Bruno Venn», Dr. Moussa SARR, Ancien professeur en analyse wébérienne du pouvoir, Université d’Ottawa ; Journaliste scientifique, expert en communication publique, sociologue et socioticien, se penche largement sur la coalition Diomaye-Président et le projet qui a porté le chef de l’Etat au pouvoir. Dans une analyse d’une rare densité, loin d’un «procès en intention», il se livre, avec une clarté chirurgicale, à «un travail d’élucidation, au sens fort du terme : rendre visible ce qui se reconfigure dans le rapport entre promesse, mandat et exercice du pouvoir». Ci-dessous l’intégralité de son texte.


«Cher Bruno Venn,
Je t’écris depuis une position située, façonnée par un long compagnonnage avec l’analyse wébérienne du pouvoir et aujourd’hui retravaillée par l’exercice du journalisme scientifique. Ancien professeur en analyse wébérienne à l’Université d’Ottawa, j’observe désormais les gouvernances contemporaines depuis cet espace intermédiaire où la production savante rencontre l’espace public, là où les discours de pouvoir cherchent à se légitimer autant qu’à se déployer. C’est depuis ce lieu — ni celui du militant déçu ni celui de l’analyste surplombant — que je prends la parole, en sociologue immergé, attentif aux résonances épistémologiques et aux déplacements silencieux du sens politique.
Ce que je souhaite interroger avec toi n’est donc ni un événement isolé, ni une décision conjoncturelle, mais une transformation plus profonde : celle des ontologies politiques qui ont fondé la Coalition « Diomaye Président » et qui semblent aujourd’hui entrer dans une phase de recomposition sous un nouveau leadership. Il ne s’agit pas ici d’un procès en intention, mais d’un travail d’élucidation, au sens fort du terme : rendre visible ce qui se reconfigure dans le rapport entre promesse, mandat et exercice du pouvoir.
Revenir au texte initial n’est pas un exercice nostalgique. C’est un geste méthodologique. Toute formation politique, avant d’être une organisation ou une coalition d’intérêts, est d’abord un monde de significations. Elle repose sur une certaine idée de l’État, du peuple, de la justice, du temps historique et de la responsabilité. La déclaration programmatique publiée lors du lancement de « Yoonu Dëgg » n’était pas seulement un document électoral ; elle constituait un acte de langage fondateur, au sens où l’entend John L. Austin : une parole qui ne se contente pas de décrire le réel, mais qui l’institue.
Lorsque Bassirou Diomaye Faye écrit : « La coalition Diomaye Président m’a investi comme son candidat à l’élection présidentielle », il ne décrit pas un simple fait procédural. Il établit une relation ontologique précise entre un collectif et une individualité. Le candidat n’est pas présenté comme l’origine du projet, mais comme son dépositaire. Le pouvoir n’y est pas conçu comme une conquête personnelle, mais comme une charge confiée. Cette distinction, souvent imperceptible dans les lectures rapides, est pourtant décisive. Elle inscrit le projet dans une tradition politique où le mandat précède le leadership, et où l’autorité est seconde par rapport à la promesse.
Tout au long du texte, une grammaire particulière du politique se déploie. Le « je » y est constamment traversé par un « nous ». Le futur n’y est pas celui de la performance individuelle, mais celui d’une réparation collective. La rupture invoquée n’est pas une table rase, mais un redressement moral et institutionnel. Même la souveraineté économique y est pensée moins comme fermeture que comme capacité à choisir. L’État n’y est légitime que dans la mesure où il restaure des liens abîmés — entre la jeunesse et l’État, entre le peuple et ses gouvernants, entre la science et les citoyens. Nous sommes ici face à une ontologie relationnelle du pouvoir, dans laquelle gouverner consiste d’abord à réparer des fractures symboliques et sociales.
Cette vision s’inscrit dans une temporalité longue. Les échecs des gouvernements successifs depuis l’indépendance sont convoqués non pour distribuer des blâmes, mais pour situer le moment présent comme un seuil historique. Le texte ne promet pas l’extraordinaire ; il promet le juste. Il ne promet pas la grandeur ; il promet la dignité. En cela, il rejoint ce que Paul Ricœur nommait une responsabilité narrative : gouverner, c’est répondre d’un récit commun et accepter d’en porter la cohérence dans le temps.
C’est précisément à ce point que se situe, me semble-t-il, le cœur de notre divergence d’analyse. Tu défends l’idée que Diomaye, en tant que gardien de l’intégrité régalienne, aurait toute latitude pour transformer le mandat et la promesse à sa guise, au nom des exigences du réel, de la complexité de l’État ou de la nécessité d’agir. Cette position n’est pas dénuée de cohérence intellectuelle. Elle s’inscrit dans une tradition décisionniste où la souveraineté se définit par la capacité à trancher, y compris contre les attentes initiales, pour préserver l’ordre ou l’efficacité.
Mais cette lecture suppose une hypothèse lourde de conséquences : que le mandat soit assimilable à un chèque en blanc, et que la promesse ne soit qu’un moment transitoire destiné à être dépassé. Or, l’ontologie politique initiale de « Diomaye Président » repose sur une hypothèse inverse. Le mandat y est conçu comme une dette, et la promesse comme une boussole. Transformer radicalement l’une sans retravailler collectivement l’autre revient à modifier la nature même du lien politique. Ce n’est plus une simple réinterprétation ; c’est une mutation.
L’histoire politique est jalonnée de ces glissements silencieux. Max Weber rappelait que toute domination, y compris charismatique, est vouée à se routiniser. Mais il soulignait également que cette routinisation n’est jamais neutre : elle peut préserver l’esprit originel sous de nouvelles formes, ou bien le dissoudre dans des logiques bureaucratiques et stratégiques qui lui sont étrangères. La question n’est donc pas de savoir si une transformation est possible — elle est inévitable — mais de savoir selon quelles règles de fidélité elle s’opère.
Sous le leadership actuel de Mimi Touré, ce que beaucoup perçoivent comme une rupture n’est pas seulement organisationnelle ou stratégique. Elle est symbolique. Le centre de gravité du discours se déplace. Là où le texte fondateur insistait sur la restauration de la confiance, le langage de la gouvernance met davantage l’accent sur la gestion des équilibres. Là où il était question de refonder les critères de rationalité économique, le registre dominant devient celui de la crédibilité internationale. Là où la justice était pensée comme une promesse d’égalisation des conditions, elle tend à être requalifiée comme un instrument de stabilisation.
Je ne dis pas que ces inflexions sont en elles-mêmes illégitimes. Je dis qu’elles ne sont pas ontologiquement équivalentes. Elles relèvent d’un autre régime de sens. Et c’est précisément ce décalage que l’analyse herméneutique permet de rendre perceptible. Hans-Georg Gadamer rappelait que comprendre, c’est toujours confronter des horizons. L’horizon de la promesse initiale et celui de l’action présente ne coïncident plus entièrement. La question devient alors centrale : cette distance est-elle assumée, explicitée, retravaillée collectivement ? Ou bien est-elle naturalisée au nom de l’autorité du moment ?
Accepter sans réserve l’idée que le détenteur du pouvoir peut remodeler le mandat à sa guise revient à adopter une conception patrimoniale du politique, même lorsqu’elle se pare des habits de la compétence, de l’expérience ou du pragmatisme. Or, tout le texte de « Yoonu Dëgg » s’oppose précisément à cette logique. Il insiste sur la lutte contre l’instrumentalisation des institutions, sur le refus de l’arbitraire, sur la nécessité de limiter le pouvoir autant que de l’exercer. Ce n’est pas un détail rhétorique : c’est une architecture morale.
En tant que sociologue du pouvoir, je ne peux m’empêcher de rappeler que les crises de légitimité naissent rarement de trahisons spectaculaires. Elles naissent de dissonances accumulées, de promesses requalifiées sans débat, de valeurs redéfinies sans explicitation. Pierre Bourdieu parlait de violence symbolique pour désigner cette forme de domination qui s’exerce avec le consentement de ceux qui la subissent, parce que les catégories de perception ont été déplacées. Le risque ici n’est pas la dictature, mais l’érosion silencieuse du sens partagé.
Tu évoques le rôle de « gardien de l’intégrité régalienne ». L’expression est forte. Mais elle appelle une question simple : l’intégrité de quoi ? De l’État en tant qu’appareil ? Ou de l’État en tant que promesse faite à un peuple dans un moment historique donné ? Les deux ne coïncident pas toujours. Gouverner consiste souvent à arbitrer entre ces deux fidélités. Mais prétendre que la première autorise l’oubli de la seconde, c’est déjà avoir tranché sans le dire.
Je n’écris pas cette lettre pour distribuer des anathèmes ni pour figer une lecture unique. Je l’écris parce que je crois que la force initiale de la Coalition « Diomaye Président » résidait précisément dans sa capacité à penser le politique comme un engagement incarné, et non comme une simple stratégie de conquête ou de conservation du pouvoir. Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est pas la loyauté à un homme ou à une direction, mais la fidélité à une certaine idée du lien entre parole et action.
Les peuples pardonnent souvent l’échec. Ils pardonnent plus difficilement le sentiment d’avoir été déplacés hors du récit auquel ils avaient consenti. L’histoire regorge de mouvements nés dans l’exigence morale et dissous dans la normalisation gestionnaire. Ceux qui ont résisté sont ceux qui ont su instituer des espaces de relecture permanente de la promesse initiale, non comme un dogme, mais comme une exigence critique.
Peut-on accepter ta position ? On peut la comprendre. On peut même la justifier dans certaines configurations d’urgence. Mais l’accepter sans débat, sans travail réflexif, sans retour explicite sur les ontologies fondatrices, ce serait déjà renoncer à ce qui faisait la singularité du projet. Et peut-être est-ce là, finalement, la responsabilité du sociologue immergé : non pas dire ce qu’il faut faire, mais rendre visible ce qui est en train de changer, y compris lorsque le changement se fait au nom du bien. Avec toute ma considération intellectuelle,
 
Dr. Moussa SARR
Ancien professeur en analyse wébérienne du pouvoir, Université d’Ottawa
Journaliste scientifique, expert en communication publique, sociologue et socioticien
Analyste des gouvernances contemporaines et résonances épistémologiques
Président Directeur Général  Lachine Lab-l'Auberge Numérique
Fondateur du Centre de Liaison et Transfert Ndukur




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