Des audits lancés sous Abdoulaye Wade au Pool judiciaire financier mis en place sous Bassirou Diomaye Diakhar Faye, en passant par la traque des biens supposés mal acquis sous Macky Sall avec la réactivation de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), créée par Abdou Diouf en 1981, tous les régimes sénégalais ont promis de traquer les délinquants économiques accusés d’avoir pillé, volé et spolié les maigres ressources du peuple sénégalais.
Pourtant, malgré des discours volontaristes et des annonces spectaculaires, cette volonté affichée de moraliser la vie publique et de lutter contre la prévarication des deniers publics a souvent fini par s’essouffler.
Après près de quarante années de régime socialiste, la CREI n’aura connu que trois ou quatre grandes affaires, parmi lesquelles celles de Bécaye Sène et de Baba Dioum, respectivement directeurs généraux de la Banque de l’Habitat du Sénégal et de la Société nationale des forages, avant d’être progressivement rangée dans les tiroirs.
Selon plusieurs témoignages, Abdou Diouf lui-même aurait qualifié cette expérience d’« échec», estimant ne pas avoir été suffisamment soutenu par la magistrature, la police ou encore la presse. Plus grave encore, certains fonctionnaires soupçonnés de corruption auraient été blanchis par leurs propres pairs, rendant les preuves difficiles à établir malgré les fortes présomptions.
Lorsque Abdoulaye Wade arrive au pouvoir à la faveur de la première alternance politique du 19 mars 2000, le « pape du Sopi », qui avait lui-même subi de nombreuses brimades sous le régime socialiste, lance une vaste série d’audits. Au départ, l’initiative enthousiasme une bonne partie de l’opinion publique. Le peuple, la presse et plusieurs acteurs de la société civile applaudissent cette volonté de faire rendre des comptes aux dignitaires du Parti socialiste. Mais l’espoir laisse rapidement place à la désillusion.
Les audits seront accusés d’avoir servi davantage des objectifs politiques : encourager la transhumance, renforcer les rangs du PDS et consolider le pouvoir du régime libéral. Quelques rares directeurs seront arrêtés et emprisonnés, notamment Mbaye Diouf, davantage perçu comme une victime de rivalités politiques liées à son opposition à Idrissa Seck, alors figure dominante du pouvoir.
Puis vient Macky Sall, porté par des slogans pleins de promesses, dont le célèbre : « La patrie avant le parti ». Une fois au pouvoir, le président de l’APR réactive la CREI et lance la traque des biens supposés mal acquis. Vingt-cinq hauts responsables du régime de Wade sont alors publiquement cités et poursuivis pour enrichissement illicite, détournement de deniers publics, corruption, recel ou encore blanchiment d’argent. Parmi eux figurent Tahibou Ndiaye, Aïda Ndiongue, Thierno Ousmane Sy, Ndongo Diaw, Baila Wane ou encore Bara Sady.
Mais là encore, les attentes populaires vont se heurter à la réalité. La montagne accouchera finalement d’une souris. Seul Karim Wade, fils de l’ancien président, sera condamné à six ans de prison pour enrichissement illicite avant de quitter discrètement le pays pour Doha, au Qatar. Beaucoup d’autres bénéficieront de non-lieux ou de classements sans suite. Certains finiront même par rejoindre la mouvance présidentielle.
En mars 2024, Pastef accède à son tour au pouvoir avec un discours qui séduit particulièrement une jeunesse en quête de justice, de transparence et de rupture avec les anciennes pratiques.
Fort d’un arsenal juridique déjà très répressif, le nouveau régime met en place le Pool judiciaire financier afin, selon le procureur général près la Cour d’appel de Dakar, Mbacké Fall, de « parachever le dispositif institutionnel de lutte contre les crimes financiers ». D’anciens responsables politiques du régime Macky Sall sont arrêtés. Certains sont interdits de sortie du territoire, tandis que d’autres sont placés sous bracelet électronique. Mais depuis quelques mois, cette reddition des comptes version Pastef semble perdre de sa vigueur. Les procédures s’enlisent, certaines décisions judiciaires surprennent, et plusieurs observateurs commencent à parler d’un essoufflement.
Le magistrat Ousmane Kane, également président de la commission disciplinaire de la Confédération africaine de football (CAF), ne cache d’ailleurs pas ses interrogations. Selon lui, la rapidité avec laquelle cette dynamique semble montrer ses limites pose question.
La bataille feutrée au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko explique-t-elle ces nombreuses libertés provisoires accordées ces derniers temps ? Ou faut-il plutôt y voir, comme l’affirme l’ancien président de la Cour d’appel de Kaolack dans L’Observateur du 8 mai dernier, « l’objectif politique qui a pris le dessus sur le respect strict des principes sacrés d’un procès pénal juste et équitable » ?
Dans un pays où l’on parle aujourd’hui d’une dette cachée susceptible de freiner durablement les ambitions d’émergence, après des années de scandales, de soupçons de détournements et de dénonciations répétées, le peuple sénégalais peut légitimement éprouver un profond sentiment de lassitude et de colère.
À moins que tous les rapports de l’Inspection générale d’État (IGE), de la Cour des comptes, de l’Inspection générale des finances (IGF), de la CENTIF ou encore de l’OFNAC ne finissent, eux aussi, dans les oubliettes du saupoudrage politique.
Dans ce contexte, une chose semble essentielle : préserver et renforcer l’indépendance de la justice, qui demeure peut-être l’un des derniers remparts crédibles dans un pays en quête de confiance et d’équité.
Par Abdoulaye THIAM
(Sud Quotidien)
Pourtant, malgré des discours volontaristes et des annonces spectaculaires, cette volonté affichée de moraliser la vie publique et de lutter contre la prévarication des deniers publics a souvent fini par s’essouffler.
Après près de quarante années de régime socialiste, la CREI n’aura connu que trois ou quatre grandes affaires, parmi lesquelles celles de Bécaye Sène et de Baba Dioum, respectivement directeurs généraux de la Banque de l’Habitat du Sénégal et de la Société nationale des forages, avant d’être progressivement rangée dans les tiroirs.
Selon plusieurs témoignages, Abdou Diouf lui-même aurait qualifié cette expérience d’« échec», estimant ne pas avoir été suffisamment soutenu par la magistrature, la police ou encore la presse. Plus grave encore, certains fonctionnaires soupçonnés de corruption auraient été blanchis par leurs propres pairs, rendant les preuves difficiles à établir malgré les fortes présomptions.
Lorsque Abdoulaye Wade arrive au pouvoir à la faveur de la première alternance politique du 19 mars 2000, le « pape du Sopi », qui avait lui-même subi de nombreuses brimades sous le régime socialiste, lance une vaste série d’audits. Au départ, l’initiative enthousiasme une bonne partie de l’opinion publique. Le peuple, la presse et plusieurs acteurs de la société civile applaudissent cette volonté de faire rendre des comptes aux dignitaires du Parti socialiste. Mais l’espoir laisse rapidement place à la désillusion.
Les audits seront accusés d’avoir servi davantage des objectifs politiques : encourager la transhumance, renforcer les rangs du PDS et consolider le pouvoir du régime libéral. Quelques rares directeurs seront arrêtés et emprisonnés, notamment Mbaye Diouf, davantage perçu comme une victime de rivalités politiques liées à son opposition à Idrissa Seck, alors figure dominante du pouvoir.
Puis vient Macky Sall, porté par des slogans pleins de promesses, dont le célèbre : « La patrie avant le parti ». Une fois au pouvoir, le président de l’APR réactive la CREI et lance la traque des biens supposés mal acquis. Vingt-cinq hauts responsables du régime de Wade sont alors publiquement cités et poursuivis pour enrichissement illicite, détournement de deniers publics, corruption, recel ou encore blanchiment d’argent. Parmi eux figurent Tahibou Ndiaye, Aïda Ndiongue, Thierno Ousmane Sy, Ndongo Diaw, Baila Wane ou encore Bara Sady.
Mais là encore, les attentes populaires vont se heurter à la réalité. La montagne accouchera finalement d’une souris. Seul Karim Wade, fils de l’ancien président, sera condamné à six ans de prison pour enrichissement illicite avant de quitter discrètement le pays pour Doha, au Qatar. Beaucoup d’autres bénéficieront de non-lieux ou de classements sans suite. Certains finiront même par rejoindre la mouvance présidentielle.
En mars 2024, Pastef accède à son tour au pouvoir avec un discours qui séduit particulièrement une jeunesse en quête de justice, de transparence et de rupture avec les anciennes pratiques.
Fort d’un arsenal juridique déjà très répressif, le nouveau régime met en place le Pool judiciaire financier afin, selon le procureur général près la Cour d’appel de Dakar, Mbacké Fall, de « parachever le dispositif institutionnel de lutte contre les crimes financiers ». D’anciens responsables politiques du régime Macky Sall sont arrêtés. Certains sont interdits de sortie du territoire, tandis que d’autres sont placés sous bracelet électronique. Mais depuis quelques mois, cette reddition des comptes version Pastef semble perdre de sa vigueur. Les procédures s’enlisent, certaines décisions judiciaires surprennent, et plusieurs observateurs commencent à parler d’un essoufflement.
Le magistrat Ousmane Kane, également président de la commission disciplinaire de la Confédération africaine de football (CAF), ne cache d’ailleurs pas ses interrogations. Selon lui, la rapidité avec laquelle cette dynamique semble montrer ses limites pose question.
La bataille feutrée au sommet de l’État entre le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko explique-t-elle ces nombreuses libertés provisoires accordées ces derniers temps ? Ou faut-il plutôt y voir, comme l’affirme l’ancien président de la Cour d’appel de Kaolack dans L’Observateur du 8 mai dernier, « l’objectif politique qui a pris le dessus sur le respect strict des principes sacrés d’un procès pénal juste et équitable » ?
Dans un pays où l’on parle aujourd’hui d’une dette cachée susceptible de freiner durablement les ambitions d’émergence, après des années de scandales, de soupçons de détournements et de dénonciations répétées, le peuple sénégalais peut légitimement éprouver un profond sentiment de lassitude et de colère.
À moins que tous les rapports de l’Inspection générale d’État (IGE), de la Cour des comptes, de l’Inspection générale des finances (IGF), de la CENTIF ou encore de l’OFNAC ne finissent, eux aussi, dans les oubliettes du saupoudrage politique.
Dans ce contexte, une chose semble essentielle : préserver et renforcer l’indépendance de la justice, qui demeure peut-être l’un des derniers remparts crédibles dans un pays en quête de confiance et d’équité.
Par Abdoulaye THIAM
(Sud Quotidien)